Image default
environnement International

Le bras de fer entre la Pologne et l’Europe

La Pologne entretient une relation tendue avec l’Union européenne, notamment en matière d’environnement. Et si ce pays est ouvert à l’intégration économique, il se montre par contre très jaloux de sa souveraineté politique et culturelle.
Un texte de Frank Desoer, à Désautels le dimanche
De la fenêtre de son bureau à l’étage supérieur d’un bâtiment ultra moderne, Wojciech Przybylski contemple la cime des édifices et les nombreuses grues qui se dressent à l’horizon du Parc technologique de Cracovie, dont il est le président. Cet incubateur d’entreprises et de sociétés émergentes doit, en grande partie, son essor important aux généreuses subventions de l’Union européenne.

« Tout cela aurait été impossible sans l’appui financier de l’Union européenne, que ce soit les investissements dans les infrastructures et dans le campus universitaire.
Wojsciech Przybylski, président du Parc technologique de Cracovie
À l’instar de l’ensemble de la Pologne, la région de Cracovie, dans le sud du pays, connaît une importante croissance économique à laquelle l’Europe a grandement contribué. Au cours des 10 dernières années, la Pologne a reçu l’équivalent de plus de 200 milliards de dollars en subventions, soit près de deux fois son PIB annuel, ce qui en fait le plus grand pays à recevoir de l’aide européenne.
Le reportage de Frank Desoer est diffusé le 28 octobre à l’émission Désautels le dimanche sur ICI Première.
La contribution de l’Europe à la modernisation économique de la Pologne se manifeste aussi dans le domaine agricole. Dans le petit village rural de Luborzyca, à une dizaine de kilomètres au nord de Cracovie, un couple de cultivateurs dans la quarantaine, Jucek et Anita Adam, possède une terre de 40 hectares où ils font pousser des légumes et du blé. De leur propre aveu, s’ils arrivent à survivre, c’est largement grâce aux fonds de l’Union européenne.

Pour un retour aux « vraies valeurs européennes »
Les Polonais reconnaissent, dans leur vaste majorité, les bienfaits économiques de l’adhésion à l’Union européenne en 2004. Toutefois, ils n’acceptent pas pour autant que cela s’accompagne de normes et de directives politiques imposées par Bruxelles.
Cette divergence de vues est à l’origine du bras de fer entre le gouvernement nationaliste et conservateur du PiS ( Droit et Justice) et l’Europe. Ainsi, le 24 septembre dernier, la Commission européenne a saisi la justice européenne contre la Pologne pour non-respect de l’État de droit. Elle estimait que le projet polonais de réforme de la Cour suprême mettait en péril l’indépendance du pouvoir judiciaire en poussant à la retraite des juges de plus de 65 ans, soupçonnés d’être d’anciens communistes.
La menace de sanctions européennes est perçue comme une agression par les partisans du PiS tels que Wojciech Czabanowski.

« Beaucoup de valeurs que l’on rejette nous sont imposées par ce que l’on considère comme des puissances dominantes telles que l’Allemagne et la France », observe Wojciech Czabanowski.
Il y a eu une occupation militaire de la Pologne suivie d’une occupation économique. Aujourd’hui, nous assistons à une occupation intellectuelle et morale et nous n’en voulons pas.
Wojciech Czabanowski, conseiller politique proche du PiS
Encore traumatisés par le souvenir de la mainmise soviétique, certains intellectuels conservateurs tels que Marcin Darmas rejettent les diktats de la technocratie européenne, tout en se disant ouverts au marché économique commun.

« Aujourd’hui, quand j’observe Bruxelles, je vois une fille très digne du communisme, c’est-à-dire la technocratie. Face à cela, la Pologne se voit comme la « vraie Europe », avec cet élément manquant que l’Europe a oublié : la foi chrétienne.
L’historien Marcin Darmas
« On a l’impression que ce n’est pas nous qui avons oublié l’Europe, c’est l’Europe qui a oublié l’Europe », lance Marcin Darmas.
Une Pologne qui suffoque sous le smog
Autre point de litige avec l’Europe : la lutte contre le smog. La Pologne qui s’apprête à accueillir en décembre la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP 24) est aussi l’un des pays les plus pollués d’Europe.
Cette situation est largement due au charbon qui fournit entre 80 et 90 % de l’électricité du pays et qui constitue encore aujourd’hui un combustible de chauffage domestique très répandu dans les foyers. En conséquence, la Pologne occupe depuis des années le haut du classement des pays européens qui émettent le plus de smog. Sur une population de 38 millions d’habitants, on estime que près de 50 000 Polonais meurent chaque année de maladies liées à la pollution au charbon.
La Cour de justice européenne a été saisie de la situation et a entamé une procédure qui pourrait aboutir à des sanctions financières. Tant l’UE que les associations environnementales réclament que la Pologne s’impose des normes plus strictes en matière de smog.
La pollution aux particules fixes (PM10) n’est considérée comme dangereuse dans le pays qu’à partir de 300 microgrammes par mètre cube, alors qu’en France, par exemple, le seuil est fixé à 89 microgrammes. Soumis aux pressions du puissant lobby du charbon, le gouvernement conservateur polonais est soupçonné de mollesse par les défenseurs de l’environnement.

À l’heure actuelle, 33 des 50 villes les plus polluées d’Europe sont polonaises, parmi lesquelles Cracovie, magnifique cité au riche passé historique. L’hiver, cette ville de près de 1 million d’habitants (I,5 million dans l’agglomération) est enveloppée d’un nuage toxique. Cette situation est due en bonne partie à l’utilisation d’un charbon de mauvaise qualité et même de déchets de plastique dans les fournaises et les poêles domestiques.
Pour remédier à cela, les autorités de la région de Cracovie, avec l’appui financier de l’Union européenne, ont entrepris de remplacer d’ici l’an prochain tous les modes de chauffage domestiques au charbon par des systèmes plus propres.

« Dans le cadre du programme anti-smog, en trois ans, nous allons remplacer les poêles au charbon de 350 foyers afin de leur substituer des poêles au gaz naturel.
Marek Jamborski, maire de Luborzyka, près de Cracovie
L’innovation pour lutter contre le smog
Faute d’action énergique du gouvernement central, la société civile polonaise aussi a décidé de prendre les choses en main. Il y a quelques années, un groupe de jeunes universitaires cracoviens a lancé une compétition d’entreprises émergentes afin de trouver des solutions technologiques innovantes pour lutter contre le smog.
Aujourd’hui, le Smogathon est devenu un événement international. Au cours des dernières semaines, des demi-finales ont eu lieu à Sao Paulo au Brésil, Berkeley en Californie, Londres en Angleterre, Katowice en Pologne, New Delhi en Inde et Pékin en Chine. La grande finale aura lieu le mois prochain à Cracovie.

« Nous étions un petit groupe d’amis frustrés par la mauvaise qualité de l’air dans notre ville. On s’est dit qu’il fallait agir plutôt que se plaindre. Le succès de l’événement a dépassé nos espérances.
Kamila Knap, cofondatrice du Smogathon
Elle rappelle que le smog est un enjeu mondial « puisque plus de 90 % de la population du globe respire de l’air pollué ».
Parmi les technologies qui ont été primées ces dernières années au Smogathon, on trouve le « CityTree », un mur végétal qui filtre une quantité de monoxyde de carbone équivalente à ce que pourraient avaler 275 arbres en milieu urbain.
Il s’agit d’une structure de béton de 16 mètres carrés dans laquelle on a inséré une quantité importante de mousse végétale et de plantes vivaces, alimentée par un panneau solaire et un réservoir d’eau. À sa base, on trouve même un banc de bois pour s’asseoir, si on veut profiter de l’air frais qu’il dégage. Déjà, des villes comme Paris, Berlin, Oslo et Bruxelles ont décidé de l’adopter.

L’ingéniosité des entreprises émergentes, notamment polonaises, célébrée par le Smogathon est impressionnante. Toutefois, les différentes technologies, aussi innovantes soient-elles, ne parviendront pas à enrayer le problème du smog vécu en Pologne.
De nombreux experts conviennent que, tôt ou tard, une réelle volonté politique devra se manifester de la part du gouvernement central pour éliminer le recours au charbon, comme cela s’est fait ailleurs en Europe.

Related posts

COP 24 : Le recyclage, de l’or dans les poubelles

ibromedias

Zimbabwe : Robert Mugabe n’est plus dans le pays

admin

L’Emir du Qatar à Dakar

admin

Leave a Comment